Une date traverse toutes les versions sans bouger : le 26 juin 1899, au lieu-dit A Madona, à trois cents mètres en contrebas du hameau de Panicale. Deux adolescentes du village y voient sur un rocher une femme vêtue de blanc, drapée de bleu. Tout le reste se met à varier dès la phrase suivante : le nombre d’apparitions, l’année où elles cessent, le prénom de la voyante, son âge.
Chaque source compte autre chose et s’arrête où son auteur s’est arrêté ; de là viennent les écarts. Trois séries d’écrits contemporains ont enregistré les faits pendant qu’ils se déroulaient. Le diocèse d’Ajaccio, lui, n’a jamais rendu de jugement, dans un sens ni dans l’autre, et c’est encore la situation aujourd’hui.
Ce que l’été 1899 a laissé de daté
Les deux jeunes filles montaient chercher du bois au lieu-dit Mòndulu Prete quand elles entendent un chant, dans la version que retient l’office de tourisme Marana-Golo. La scène se joue près d’une fontaine, à l’endroit dit Forni Vechju, le vieux four. Le terrain est une pente coupée de murs en pierres sèches où affleurent de gros rochers, au-dessus du ravin par lequel le Casaleze descend vers le Golo. Un visiteur venu de Bastia en 1907 y compte quatre rochers d’apparition.
La première voyante est Lellena Parsi, du hameau de Panicale. La seconde est sa cousine, que les récits de dévotion appellent Perpétue Lorenzi et que le reportage de 1907 nomme Totonna.
Le 14 août 1899, une source jaillit au pied du rocher. La date est donnée telle quelle par l’Encyclopédie mariale, qui en fait un événement distinct de la première vision. Quatre jours plus tard, le 18 août, une femme arrivée de Bastia vers midi avec ses quatre enfants prie déjà sur ce que les textes de l’époque appellent le champ des apparitions. Moins de deux mois après le 26 juin, le lieu attire du monde de la plaine.
Les comptes rendus publiés en 1901 nomment d’autres personnes que les deux cousines : les trois filles Arrighi, Ursule, Dona-Maria et Amélie, une Marie Lorenzi, une Thérèse de Prunelli mariée au village. L’affaire a cessé très vite d’être celle de deux adolescentes.
Trois séries d’écrits contemporains, et leurs auteurs
Tout ce qu’on sait de précis tient dans trois corpus, produits sur place ou depuis Paris pendant que les faits duraient.
Le chanoine Sébastien Ricci enquête sur le terrain à partir de janvier 1900. C’est à lui que l’on doit le récit des événements ; des extraits paraissent en 1906 et 1907 dans la Revue mariale du diocèse de Lyon. Jean-Félix Albertini, curé de la paroisse, tient de son côté un compte rendu au jour le jour, publié dans la même revue entre 1909 et 1913.
La troisième série est parisienne. L’Écho du merveilleux, revue bimensuelle dirigée par Gaston Mery et consacrée au surnaturel, fait paraître en 1901 des « Lettres sur Campitello » en feuilleton (la cinquième le 1er janvier, la huitième le 15 mai) et entretient un correspondant sur place, dont elle signale à deux reprises que l’article n’est pas arrivé à temps. Le 1er avril 1907, elle publie un reportage sur le village et le champ des apparitions, numérisé par la Bibliothèque nationale de France et lisible en ligne.
Ce qui se passe, ce qui s'écrit : 1899 à 1913
Apparitions rapportées1899 à 1912
Enquête du chanoine Ricci, puis extraits publiés1900 à 1907
L'Écho du merveilleux : lettres, puis reportage1901 à 1907
Compte rendu du curé Albertini, publié1909 à 1913
Aucun de ces récits n'attend la fin des faits pour paraître.
Ces textes n’ont rien de neutre. La revue est consacrée au merveilleux et le revendique dans son titre, le chanoine et le curé sont des prêtres attachés à ce qu’ils décrivent. Ils datent, ils nomment, ils décrivent le terrain : on les lit ici pour ça.
Pourquoi les sources s’arrêtent en 1903, en 1909 ou en 1912
Les trois dates de fin qui circulent ne désignent pas le même événement.
| La borne qu’on lit | Ce qu’elle date | Où elle se trouve |
|---|---|---|
| 1903 | le 11 juin : la dernière extase collective sur le lieu | l’Encyclopédie mariale, et le titre du livre de l’abbé Michel Magdeleine chez Résiac |
| 1909 | le 3 septembre : la dernière apparition rapportée par Madeleine Parsi seule | l’Encyclopédie mariale |
| 1912 | la fin de la série telle qu’elle se transmet, 34 apparitions en tout | les récits de dévotion, repris par la documentation locale |
Six ans séparent donc la dernière extase collective de la dernière vision personnelle.
Le compte s’est constitué en chemin, lui aussi. En mars 1902, L’Écho du merveilleux en évoque encore quinze. Les trente-quatre additionnent donc des épisodes postérieurs à cette date et, pour les dernières années, des visions que Madeleine Parsi est seule à rapporter.
Ce qui relève du récit transmis
Le reste appartient à la tradition, et il s’énonce comme tel.
Le chant entendu avant la vision, les six heures d’immobilité que les voyantes croient avoir duré cinq minutes, la procession qui traverse le torrent en crue sans que personne soit mouillé, les guérisons attribuées à l’eau de la source, l’odeur de fleurs dans la chambre à la mort de la voyante : ce sont des récits, portés par ceux qui les ont écrits et par le village. Ils circulent depuis plus d’un siècle, et rien dans l’état des sources ne permet de les vérifier ni de les écarter.
Le nom lui-même se transmet en plusieurs versions. Lellena est le diminutif corse de Maddalena ; les textes français écrivent Madeleine, la presse contemporaine écrit parfois Hélène, et la même personne apparaît en religion sous le nom de sœur Catherine. Quant à son âge, les récits qui donnent sa naissance au 29 novembre 1884 la placent à quatorze ans et demi le 26 juin 1899 ; l’office de tourisme retient quatorze ans, d’autres arrondissent à quinze. Sa vie fait l’objet d’une notice à part.
Le diocèse d’Ajaccio n’a jamais tranché
C’est la seule chose qu’on puisse dire de la position de l’Église, et elle se dit dans ces termes : les faits de Campitello n’ont fait l’objet d’aucun jugement de l’ordinaire du diocèse, ni positif, ni négatif. Aucune reconnaissance n’a été prononcée, aucune condamnation non plus.
Cette absence a une histoire. L’enquête de Sébastien Ricci restait officieuse, et la guerre de 1914 l’a interrompue. Le clergé de l’époque était lui-même partagé : en juin 1901, L’Écho du merveilleux publie la lettre du père abbé des bénédictins de Marseille, à qui l’on prêtait de tenir ces phénomènes pour diaboliques.
Ce qui n’empêche rien. Un oratoire avec une statue de la Vierge et un calvaire ont été dressés sur place, les pèlerinages y sont encouragés, et dès 1907 la revue parisienne note que Notre-Dame de Campitello ne cesse d’attirer les fidèles. Une dévotion que l’Église n’a ni consacrée ni fermée : la situation dure depuis plus d’un siècle.
Ce qu’on trouve sur place
Le rocher, l’oratoire, le calvaire et la source qui coule toujours à son pied. Madeleine Parsi, morte le 27 juillet 1928 à l’Hôtel-Dieu de Lyon, est enterrée sur une colline face au lieu des apparitions.
Le chemin y descend depuis le village ; il fait l’objet d’une fiche de randonnée, comme le rocher et sa fontaine. Une messe suivie d’une procession jusqu’au rocher est célébrée chaque année autour du 21 juin, d’après l’office de tourisme Marana-Golo (relevé en septembre 2026).
L’endroit n’est pas un site de visite. On y trouve des bougies posées, des ex-voto, parfois quelqu’un en prière. Les pierres roulent sous le pied et le sentier est étroit : la tenue qui convient est celle qu’on aurait dans une église, plus des chaussures.