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Bataille de Ponte Novu : ce qui s'est joué sur le pont

Les 8 et 9 mai 1769, la retraite corse s'écrase sur le pont du Golo, sous le feu de ses propres alliés. Le mécanisme de la déroute, et ce qu'il reste à voir sur place.

Publié le 10 septembre 2026 9 min de lecture
L'arche brisée du pont génois de Ponte Novu au-dessus du Golo, maçonnerie de moellons et pierre de taille
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La bataille de Ponte Novu ne s’est pas perdue en combattant. Le 8 mai 1769, les troupes de Pascal Paoli attaquent Lento, où le comte de Vaux a installé son quartier général deux jours plus tôt, et leur premier assaut fait plier la ligne française. Ce sont les renforts venus de Lento et de Canavaggia qui retournent la journée. Les Corses se replient en ordre vers le Golo, trouvent la rive droite tenue par 1 200 hommes postés en surplomb, et refluent vers le pont. Là, tout casse : les mercenaires prussiens chargés de l’ouvrage tirent sur eux, et la chicane bâtie sur le tablier pour barrer la route aux Français leur interdit de passer. Deux cent cinquante hommes meurent sur quelques dizaines de mètres de pierre. D’autres se noient dans le fleuve, en crue.

Le pont, lui, est cassé en son milieu, et c’est la première chose à savoir avant de faire la route. L’ouvrage génois a sauté en septembre 1943, pendant le repli allemand vers Bastia. Ce qu’on voit aujourd’hui depuis la RN 193, sur la commune de Castello-di-Rostino, est une ruine à l’arche brisée, relevée en partie en 2007 et 2008, doublée d’un pont routier moderne qui porte la circulation.

Ce que les deux camps alignent sur le Golo

Après la défaite française de Borgo, Louis XV change de méthode. Il envoie un corps expéditionnaire de 22 000 hommes sous le commandement du comte de Vaux, avec une artillerie nombreuse, et donne pour objectif Corte par le passage du Golo. L’armée nationale corse compte 15 000 hommes, mercenaires prussiens et suisses inclus, et très peu de canons. Les deux armées sont de taille comparable. Leur artillerie ne l’est pas, et c’est de là que vient tout le reste.

Armée du roiArmée nationale corse
Commandementcomte de VauxPascal Paoli
Corps expéditionnaire22 000 hommes15 000 hommes
Engagés dans l’action15 000trois colonnes sur Lento
Artillerienombreusetrès peu de canons
Ailesd’Arcambal à droite, Marbeuf à gauchePierre Colle sur l’axe de Lento
Au pont1 200 hommes sur les hauteurs de la rive droite2 000 hommes sous Antoine Gentili
MercenairesaucunPrussiens et Suisses, un millier environ au pont

Vaux met son dispositif en place du 1er au 4 mai et engage 15 000 hommes dans l’action, son aile droite sous le colonel d’Arcambal, son aile gauche sous Marbeuf. Le 5 mai, la prise de Murato et de San Nicolao brise les défenses corses du Nebbio pendant que Marbeuf enlève Borgo et franchit le Golo. Le 6, les Français tiennent la Costiera. Le 7, après Santo Pietro et Lento, Vaux s’installe au village.

Au pont, 2 000 hommes commandés par Antoine Gentili, futur gouverneur militaire de Corfou, ont reçu la mission de bloquer la progression française. Un millier d’entre eux environ sont des mercenaires prussiens.

Le 8 mai : une attaque qui réussit, puis se retourne

Paoli veut reprendre Lento. Il fait attaquer le village sur trois côtés, l’effort principal revenant aux troupes de Pierre Colle, de Rostino, qui remontent la vallée du Golo vers Tenda et Lento. Le premier assaut est acharné et il porte : les Français plient.

Les renforts arrivent de Lento et de Canavaggia. La contre-attaque oblige les Corses à se retirer, sans panique, sur la rive droite du côté de Rostino. Ils y trouvent 1 200 soldats français installés sur les hauteurs, qui les attendaient. Assaillis des deux côtés, ils n’ont plus qu’une issue : repasser le fleuve. Et pour repasser le fleuve, il n’y a que le pont.

Pourquoi le pont a tué plus que la bataille

Deux décisions prises séparément, toutes deux défendables, se rencontrent au même endroit et produisent le désastre.

La première est une chicane, un muret monté en travers du tablier par les défenseurs eux-mêmes. Un pont en dos d’âne large de quelques mètres se tient à peu de frais quand on empêche l’assaillant de le traverser au pas de course ; l’obstacle fait exactement ce qu’on lui demandait. Le jour où le flux s’inverse, il transforme le seul passage en goulot.

La seconde est un ordre. Les hommes de Gentili, postés en tête de pont sur la rive droite, devaient arrêter les fuyards pour les ramener au combat sur l’autre rive. Cet ordre a été appliqué au fusil. Les mercenaires ne partagent ni la langue ni les visages de ceux qui arrivent en désordre, et rien ne distingue à cinquante mètres une troupe qui décroche d’une troupe qui fuit.

Le reste suit mécaniquement. Le feu français d’un côté, celui des alliés de l’autre, un rétrécissement au milieu, et dessous un Golo grossi par la fonte de printemps. Beaucoup tentent la nage et n’y arrivent pas.

Voltaire retiendra de la journée que les Corses « se firent un rempart de leurs morts pour avoir le temps de recharger ». La phrase a fait la réputation de la bataille. Elle dit un courage et ne dit rien de la manœuvre.

Ce que les chiffres disent, et ce qu’ils ne disent pas

Les pertes corses sont données entre 500 et 600 morts selon les sources, avec un point d’accord : 250 tués sur le pont même. Les noyés ne sont comptés nulle part. Les pertes françaises de la journée ne sont pas établies non plus.

250tués sur le pont même, le chiffre sur lequel les sources s'accordent

500 à 600morts corses sur l'ensemble de la journée, selon les récits

14 ansde République corse, de 1755 à 1769

Ces nombres ne viennent pas d’un état d’armée. Ils viennent de récits écrits après coup, souvent longtemps après, par des auteurs qui n’étaient pas tous là. L’armée nationale n’avait pas l’administration qu’il aurait fallu pour tenir un décompte ce jour-là, et l’armée du roi n’avait aucune raison de publier ses propres pertes.

La controverse sur les Prussiens ne se tranche pas davantage. Méprise sur des ordres mal transmis, ou consigne exécutée à la lettre par des soldats payés pour ça : les deux lectures s’appuient sur les mêmes témoignages de seconde main, et aucune pièce connue ne permet de choisir.

Le 8 mai n’a pas mis fin à la guerre

C’est l’idée la plus répandue sur Ponte Novu, et elle est fausse. Les combats continuent un mois durant. Du 1er au 5 juin, les troupes de Clemente Paoli, frère de Pascal, affrontent celles du comte de Narbonne dans la région de Vico. On se bat encore dans le Fiumorbo et à Vivario.

C’est un embarquement qui met fin à l’indépendance. Traqué, Paoli gagne Porto-Vecchio avec trois cents fidèles et appareille pour Livourne le 13 juin 1769. La République corse aura vécu quatorze ans, de 1755 à 1769, avec une constitution, une monnaie, une armée, une université et le vote des femmes chefs de famille.

Dans les mois qui suivent, Louis XV anoblit près d’une centaine de familles corses parmi les plus influentes, dont la plupart de celles qui s’étaient battues aux côtés de Paoli. Les Bonaparte sont le cas le plus connu. L’anoblissement a fait le reste du travail.

1er au 4 maiVaux met son dispositif en place

5 et 6 maiMurato, San Nicolao, Borgo, la Costiera

7 maiquartier général français à Lento

8 et 9 maila bataille et la déroute du pont

1er au 5 juincombats de Vico, Fiumorbo, Vivario

13 juinPaoli embarque à Porto-Vecchio

Du premier mouvement français au départ de Paoli : six semaines.

Ce qu’on voit à Ponte Novu aujourd’hui

Le site est au bord de la RN 193, quelques kilomètres en aval de Ponte Leccia. Depuis Campitello, on descend au fond de la vallée puis on remonte le Golo par la nationale.

Ne pas s'y tromper

Le site s'écrit Ponte Novu, Ponte Nuovo ou Ponte-Novo selon les panneaux et les cartes, et ces trois graphies désignent le même lieu. Ponte Leccia, quelques kilomètres en amont sur la même nationale, en est un autre : c'est le carrefour routier et ferroviaire de la Corse, pas le champ de bataille.

L’ouvrage est attribué aux Génois et daté du XVIIe siècle. Cinq arches en dos d’âne, la centrale nettement plus large que les autres, des parapets portés par des arcatures sur corbeaux, des culées en éperon couronnées de glacis circulaires en amont comme en aval. Le corps de l’ouvrage est en moellons, les arcs et les bandeaux en pierre de taille. Il est inscrit au titre des monuments historiques par arrêté du 20 juillet 1928 et appartient à l’État.

Ce qui subsiste tient debout sans être franchissable. L’arche brisée au milieu du courant est justement ce qu’on vient regarder, et c’est autour d’elle que se tiennent les cérémonies du 8 mai, avec reconstitution en costumes certaines années.

Le stationnement se fait sur les aires aménagées le long de la nationale, aux abords immédiats du pont. Une esplanade en contrebas porte treize panneaux consacrés à la Corse du XVIIIe siècle, et des sentiers courts descendent vers le lit du fleuve. Sur la nationale, A Memoria présente une exposition permanente de seize panneaux bilingues corse et français sur la vie de Pasquale Paoli, de son enfance en Castagniccia à sa mort à Londres. Relevé en septembre 2026.

Compter une demi-heure pour le pont et l’esplanade, une heure si on lit les panneaux.

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