La Costiera est le nom d’un versant. Il désigne l’adret de la basse vallée du Golo, entre la ligne de crête qui court du Monte Reghia di Pozzo (1 469 m) à la Punta d’Evoli (1 151 m) et le lit du fleuve, de Lento à l’ouest jusqu’à Scolca à l’est. Cinq communes s’y partagent une soixantaine de kilomètres carrés : Lento, Bigorno, Campitello, Scolca, Volpajola. Elles formaient sous Gênes une piève, circonscription à la fois civile et religieuse, qu’on nommait indifféremment Costiera ou Bigorno.
L’italien costiera désigne une frange littorale, et c’est ce qu’on entend dans Costiera amalfitana. Le corse custera dit autre chose : le coteau, la côtière, le flanc qu’on cultive et sur lequel on bâtit. La piève n’a jamais touché la mer. Son point le plus bas est le lit du Golo, à 45 mètres ; son point le plus haut, une crête à 1 469 mètres. Tout ce que le nom recouvre tient entre les deux.
Où commence et où finit la Costiera
Les limites sont celles du relief, et elles se lisent encore sur une carte au 1/25 000.
Au nord et à l’ouest, une longue crête ferme le territoire : le Quercitello, le col de Bigorno à 885 mètres, la Cima à u Spazzolu, la Cime des Taffoni. C’est la retombée méridionale du massif du Tenda, et son point culminant, sur la commune de Lento, est le Monte Reghia di Pozzo. À l’est, la crête s’abaisse à la Punta d’Evoli, puis au col de Campo, à 451 mètres, qui sépare la Costiera de Lucciana et du pays bastiais. Au sud, la limite est le Golo, que la piève n’a jamais franchi.
En face, sur l’autre rive, commencent les pièves de Rostino et de Casacconi. Ce versant-là est exposé au nord, couvert de chênes verts, de suberaies et de châtaigneraies ; l’Atlas des paysages de la Corse le rattache déjà à la Castagniccia. Les deux rives du même fleuve n’ont jamais relevé de la même piève.
| Commune | Village | Point le plus bas | Point le plus haut | Superficie | Habitants en 2023 |
|---|---|---|---|---|---|
| Lento | 550 m | 131 m | 1 469 m | 23,72 km² | 117 |
| Bigorno | 650 m | 132 m | 1 106 m | 8,94 km² | 97 |
| Campitello | 500 m | 112 m | 1 231 m | 8,22 km² | 107 |
| Scolca | 600 m | 231 m | 1 234 m | 6,82 km² | 92 |
| Volpajola | 370 m | 45 m | 1 231 m | 13,03 km² | 418 |
Ces cinq communes comptent 831 habitants au recensement de 2023, pour 60,7 kilomètres carrés. Elles en comptaient environ 1 050 vers 1720, d’après le dénombrement fait pour Gênes. Entre les deux dates, la population a surtout changé de place : Volpajola, seule commune dont le territoire descende jusqu’à la plaine alluviale du Golo, en tient 418 à elle seule, quand les quatre villages d’en haut en totalisent 413.
Pourquoi les villages sont tous à la même hauteur
Campitello à 500 mètres, Lento à 550, Scolca à 600, Bigorno à 650. Quatre villages sur cinq tiennent dans une bande de 150 mètres d’altitude, et une seule route en balcon les dessert. Le nom enregistre cet alignement.
Le pied du versant, exposé plein sud et brûlé à répétition, ne porte qu’un maquis bas de genêts et de cistes : rien à cultiver, pas d’ombre, pas d’eau permanente. L’Atlas des paysages de la Corse le décrit ainsi encore aujourd’hui, et note que les villages anciens se sont installés plus haut, sur des croupes qui dominent des vallons où la végétation arborée a tenu. Au-dessus de ces croupes commencent les pâturages, qui montent jusqu’aux premières crêtes du Tenda.
Le fond de vallée, lui, a longtemps été inhabitable. « Les villages ne sont point assis au fond de la vallée, à cause des fièvres », note Victor Ardouin-Dumazet en 1898, en descendant le Golo en train. Le paludisme a tenu l’habitat à distance du fleuve jusqu’aux campagnes de démoustication du milieu du XXe siècle. Restait une bande, entre le maquis sec et les pâturages, et elle était orientée au sud.
Le versant, du lit du Golo à la crête
C’est cette bande que les documents génois appellent le Costiere, Costiera ou Costera selon les mains. Le mot a été descriptif avant d’être administratif.
Douze lieux habités vers 1520, cinq communes aujourd’hui
Au début du XVIe siècle, Mgr Agostino Giustiniani écrit que « la piève de Bigorno a douze villages ». Sa liste est connue : Lento, lo Pogio, la Ficagiola, San Marcello, le Tegie, Campitello, lo Panicale, lo Bagnolo, la Volpajola, lo Carcheto, l’Erbagio, la Scolca. Il ajoute que la piève produit des céréales d’excellente qualité, du bétail, de la cire et une certaine quantité de châtaignes, et que ses nombreux cours d’eau vont tous se jeter dans le Golo.
Onze de ces douze lieux sont encore là, sous des graphies francisées, rassemblés dans les cinq communes actuelles. Ficajola, Sammarcello et Teghie relèvent de Bigorno ; Panicale et Bagnolu de Campitello ; Quarcetto de Volpajola ; Erbaggio de Scolca. Seul lo Pogio a disparu.

Ce compte de 1520 explique une confusion courante. On lit que la Costiera a douze villages, ou cinq, ou six. Les trois chiffres sont exacts et ne comptent pas la même chose : douze hameaux, cinq communes nées de leur regroupement, six si l’on ajoute Canavaggia.
Pourquoi Canavaggia et Vignale brouillent le compte
Canavaggia figure dans presque toutes les listes de la Costiera, y compris sur la carte des microrégions. Le village est pourtant venu d’ailleurs : il relevait de la piève de Caccia, et c’est en 1874 qu’il a rejoint le canton dont Campitello était le chef-lieu. Sa position explique le glissement, puisqu’il occupe le même versant, à 698 mètres, au-dessus du même fleuve.
Vignale pose la question à l’envers. L’Atlas des paysages range ses maisons parmi les villages hauts perchés de cet adret, avec Bigorno, Lento, Campitello, Volpajola et Scolca : le géographe voit une seule ligne de villages. La piève, elle, s’arrêtait avant, et Vignale relevait de la Mariana. La Punta d’Evoli marque la coupure, et rien dans le paysage ne la signale.
Selon qu’on parle de la circonscription ou du versant, la Costiera compte donc cinq, six ou sept villages. Le nom, lui, a toujours désigné le versant.
Costiera ou Bigorno, la piève a porté deux noms
Les documents génois hésitent. Piève de Bigorno dans les textes ecclésiastiques, parce que Bigorno en était le chef-lieu religieux et que son église Santa Maria Assunta servait probablement d’église piévane. Costiera dans les comptes civils et militaires. Giustiniani, lui, tenait l’église Sainte-Marie de Lento pour « à proprement parler l’église titulaire de la piève plutôt que toute autre église », et Lento était de loin la communauté la plus peuplée.
Au début du XVIIIe siècle, l’abbé Francesco Maria Accinelli dénombre pour Gênes les habitants de chaque piève et précise que celles « notées sous le nom de Costiera » sont Bigorno et Patrimonio. Patrimonio est de l’autre côté du Nebbio, au bord du golfe de Saint-Florent. Sous la plume d’un comptable génois, Costiera pouvait donc étiqueter plusieurs pièves à la fois. Le sens géographique du mot, lui, ne varie pas d’un emploi à l’autre : il s’agit toujours d’une bordure, côte de mer ou côte de montagne.
Pourquoi le nom a survécu aux cantons qui l’ont porté
En 1790, la piève devient le canton de Bigorno. Trois ans plus tard, ce canton prend le nom de Costera : un état des pensions ecclésiastiques dressé le 17 thermidor an VI porte encore l’en-tête « Cantone di a Costera ». Le nom tient jusqu’en 1828, où le canton devient celui de Campitello. Sa fusion avec le canton de Campile donne l’Alto-di-Casacconi en 1973, et depuis 2015 l’ensemble relève du canton de Golo-Morosaglia.
Le découpage d’aujourd’hui est allé plus loin. Bigorno, Campitello, Lento et Scolca appartiennent à la communauté de communes de Marana-Golo ; Volpajola à celle de la Castagniccia-Casinca ; Canavaggia à la communauté de communes Pasquale Paoli. Aucune limite administrative en vigueur ne coïncide avec la Costiera, et le nom a cessé d’être officiel il y a près de deux siècles.
On l’emploie pourtant toujours. En 1929, Jean-François Mattei-Torre, né à Volpajola en 1864, publie sous le pseudonyme de Matteu Cirnensi un « Vucabulariu di a Costera » : cent ans après le changement de nom du canton, un lexicographe considérait encore que le parler de ce versant formait un ensemble et méritait son dictionnaire.
Un canton se redessine par décret, une crête et un fleuve non. Le nom a tenu parce qu’il ne désignait pas une administration mais une pente, et la pente est toujours là.